Chroniques personnelles d’un monde qui change
24 Mars 2017

Note : cet article a été écrit en septembre 2012.
Daniel Darc, j’en avais déjà parlé un peu plus tôt à propos de son précédent album. En novembre 2011, il a sorti La taille de mon âme, et dès le titre, dès la pochette, dès ce noir et blanc très sobre, on sent qu’on entre dans quelque chose de très “Darc”.
Chez lui, il y a toujours cette manière de faire résonner les mots avec une forme de gravité intime, avec des traces de religion, de chute, de salut, de fatigue, de beauté abîmée. Cet album ne fait pas exception.
Je me souviens très bien de l’avoir acheté au moment de sa sortie, ou presque. L’album avait servi de bande-son à un week-end de vadrouille, et comme souvent avec la musique, la mémoire a fait son travail : aujourd’hui encore, quand je le relance, c’est tout un décor qui revient avec lui.
Ce qui est intéressant, c’est que cet album, je ne l’ai pas découvert seul. J’étais avec quelqu’un qui, lui, ne connaissait presque rien de Daniel Darc, à part peut-être quelques morceaux isolés ou l’écho lointain de Taxi Girl et de Cherchez le garçon.
Et pourtant, l’album a fonctionné aussi. C’est peut-être ça qui compte : on peut entrer dans La taille de mon âme même sans bien connaître le bonhomme avant.
Il y a 16 pistes, mais plusieurs d’entre elles sont en réalité des interludes, de très courts moments parlés, presque des respirations. Daniel Darc y glisse des bouts de texte, quelques phrases, des fragments qui relient les chansons entre elles.
Du coup, l’album ne s’écoute pas vraiment comme une simple suite de morceaux. Il avance plutôt comme une sorte de film intérieur, de trajet un peu cassé, où les chansons et les interludes construisent une ambiance continue.
Évidemment, tout le monde n’entrera pas dans cet univers. La voix de Daniel Darc est tellement particulière qu’elle peut bloquer immédiatement. Il chante souvent à moitié, parle beaucoup, laisse traîner des mots, donne parfois l’impression d’être sur le fil de la rupture.
Ce n’est pas une belle voix au sens classique. Ce n’est pas du chant démonstratif. C’est une voix abîmée, traversée, presque déchirée par moments. Mais justement, c’est aussi ce qui fait son charme. On y entend quelque chose de vécu, de fendu, de fragile, et ça donne une vérité très particulière à l’ensemble.
L’influence gainsbourienne est très présente sur certains morceaux. My Baby Left Me, par exemple, évoque clairement Bonnie and Clyde. D’autres passages, comme Ana, rappellent fortement certaines ambiances de Melody Nelson.
Mais malgré ces filiations évidentes, Daniel Darc garde sa propre trajectoire. Il ne se contente pas d’imiter. Il tient son fil à lui. Il mélange guitares plus lourdes, violons, rythmes lents, élans soudains, tensions plus sèches, passages presque suspendus. L’album a une vraie cohérence tout en variant les climats.
Il ne faut d’ailleurs pas se fier uniquement au single C’est moi le printemps, qui est probablement le morceau le plus accessible, le plus “radio”, mais qui ne résume pas du tout le reste du disque.
Disons-le franchement : si vous attendez un chanteur à voix, un album lisse, ou quelque chose de très immédiatement séduisant, ce n’est probablement pas pour vous. Daniel Darc ne cherche pas à rassurer. Il ne chante pas “proprement” au sens conventionnel du terme. Il habite ses morceaux autrement.
En revanche, si vous aimez les artistes qui laissent apparaître les fissures, les albums habités, les voix qui portent plus une présence qu’une performance, alors il y a de grandes chances que cet album vous touche.
J’aime beaucoup le petit ukulélé sur Les filles aiment les tatouages.
J’ai un gros faible pour Quelqu’un qui n’a pas besoin de moi, avec son côté presque panique intérieure.
J’aime la simplicité amère de Les vœux de bonne année.
J’aime aussi chantonner C’est moi le printemps, justement parce qu’il apporte un peu d’air et de lumière dans un ensemble souvent plus sombre.
Et C’était mieux avant a une énergie plus brutale, presque taillée pour être poussée un peu trop fort sur autoroute.
Enfin, les petits interludes et les références disséminées ici et là donnent à l’album une vraie personnalité.
La taille de mon âme est un très bon album de Daniel Darc. Un disque habité, parfois bancal, souvent profond, avec une vraie unité et une sincérité qui compense largement ses aspérités.
Tout n’y est pas parfait, évidemment. Certains morceaux me paraissent plus forts que d’autres. Mais l’ensemble tient très bien, et surtout il dégage quelque chose de rare : une vraie présence.
Je ne suis pas belle, je suis vivante, c’est tout.
Re-note : Daniel Darc est décédé le 28 février 2013.
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